| TEMPS PERDU? propos recueillis en janvier 1994 pour Crystal Infos Numéro “Printemps-Eté” [France] par Bruno Heuzé |
| A la recherche du... |
| Basé à Düsseldorf, Temps Perdu? est un duo franco-allemand constitué de Catherine et Dirk Grützmann, qui existe depuis 1987. Entité pensante et créative plutôt que simple groupe, celui-ci a participé à diverses compilations sur des labels allemands et belges, avant de sortir en 1993 son premier compact intitulé Athanor. Il vient également de créer son propre label Timebase Production, sur lequel est sorti une excellente compilation de morceaux inédits signés par des musiciens en vue comme Steve Roach, Jorge Reyes, Paul Schütze, Jeff Greinke, O Yuki Conjugate, etc... sous le titre générique Twilight Earth. Par ailleurs, Dirk participe depuis plusieurs années au duo Psygram, groupe de recherche électronique industrielle. |
| Difficilement localisable et résolument insolite, la musique de Temps Perdu? semble être en contact avec les mystères qui affleurent sous la surface du quotidien. On y retrouve l´aspect technologique et contemporain des courants industriel et ambient, le côté sacré et mystique du style gothique, et l´élément primitif des musiques ethniques, tout cela instillé avec un joli sens du mélange et pris dans un flou artistique inspiré. Utilisant de nombreux échantillons et de multiples effets, leur travail crée des ambiances étranges et hypnotiques, rythmées de percussions tribales ou mécaniques, où s´étirent des sonorités électroniques tournantes. Il s´y allonge souvent des voix lointaines allant de l´appel rituel aux messages vocaux cybernétiques, en passant par les murmures parlant de quelque secret oublié, happé par les brumes du temps. |
| A la recherche de mythes anciens comme de liens privilégiés entre les hommes, Catherine et Dirk semblent comme leur musique flotter entre plusieurs mondes et au carrefour de plusieurs époques. Leur préoccupation du temps est permanente et se calque souvent en filigrane sur leur création musicale et sur leurs propos. Ainsi en témoigne par exemple, la collection de montres gravées sur la surface de leur CD, horloges d´un temps indéfini dont les aiguilles semblent s´être perdues et dont les cadrans soudain ouvents sur la liberté du vide, sont autant de visages interrogateurs sur la réalité d´un écoulement irrémédiable... Temps Perdu? |
| Temps global et four alchimique |
| Bruno Heuzé: Commençons par un peu de sémantique, pourquoi “Temps Perdu? - Pourquoi avoir choisi ce nom là, et que représente-t-il? |
| Dirk: Il y a quelques années dans une discussion, je disais à un ami que nous avions fait beaucoup de choses et dépensé beaucoup d´énergie et de temps sans résultat. Et lui m´a répondu que non, que tout ce que l´on faisait dans la vie n´était pas perdu et constituait une expérience. C´est comme cela que nous avons pris ce nom, mais en ajoutant un point d´interrogation car on se pose toujours un peu la question... |
| Catherine: Le problème à l´heure actuelle, c´est qu´il y a beaucoup de gens qui veulent faire les choses vite. Avec des systèmes comme le fax ou le modem, on a pris l´habitude de communiquer très rapidement, et l´on se demande à quoi cela va ressembler au prochain siècle. Donc on est forcément amené à se poser des questions sur le temps. Je crois qu´il faut viser globalement, à l´échelle d´une vie, et non pas localement. |
| “Temps Perdu?” cela peut aussi évoquer la recherche d´une époque paradisiaque et mythique, qui aurait disparu... |
| D: Oui c´est la deuxième explication, car nous essayons de combiner les temps modernes avec les cultures anciennes datant du début de l´histoire de l´homme, et avec tout ce qui s´est déjà passé. Ne penser qu´au temps actuel ou qu´à l´avenir n´est pas suffisant, nous avons besoin d´une vue globale. |
| C: On a de toutes façons des ancêtres et des racines, on a cela en soi et cela s´imprime dans la vie de tous les jours. On y attache effectivement beaucoup d´importance. On intègre donc à notre musique des éléments un peu archaiques, mais on aime bien aussi utiliser la modernité. Notre inspiration puise dans la technologie comme dans les mythes anciens et les éléments naturels. |
| Pour continuer dans le même registre, quel est le sens du titre de votre disque Athanor? |
| D: Pour les alchimistes, le nom d´Athanor se réfère à un four qui permet la transformation des éléments. Pour nous l´idée c´est que l´on n´est peut être pas la même personne avant et après avoir écouté ce disque. Cette image nous a beaucoup séduit, car comme nous l´avons dit au début, nous pensons que tout ce que l´on fait dans la vie nous transforme peu à peu. |
| Mode Opératoire |
| Quels ont été vos antécédents en musique? |
| C: J´ai fait quatre ans de piano mais cela n´a pas eu vraiment d´importance, et je me suis arrêtée assez longtemps. C´est surtout l´envie de Dirk qui m´a poussé à reprendre. |
| D: J´ai commencé avec un synthé sur lequel j´étais comme un gamin, en touchant à tous les boutons pour sortir des sons incroyables. Ensuite je me suis équipé d´un quatre pistes, et le développement s´est fait lentement. On a mis quatre ans pour avoir un studio et pouvoir faire des enregistrements. |
| De quelle façon travaillez-vous? |
| C: On travaille en général très lentement, et l´on oublie complètement la notion de temps quand on est dans notre studio. Un morceau peut par exemple prendre deux mois entre le début et l´aboutissement, même si ce n´est pas forcément évident. Mais habituellement on est content du résultat. Dirk s´occupe de la partie technique et moi de la partie plutôt acoustique, à la voix, à la flûte ou à l´ocarina, et quelques autres choses... Je fonctionne de façon plutôt spontanée et je ne me pose pas vraiment la question de savoir s´il faut faire cela comme ça ou non. Je prend mon instrument et cela vient ou pas. |
| D: Catherine a toujours besoin d´une base, donc je commence avec un échantillon, sur une séquence rythnique ou avec un bruitage. Ensuite elle intervient et on fait les choix en commun. Puis je travaille les arrangements sur l´ordinateur. Habituellement on enregistre sur le huit pistes, et ce n´est que quelques jours après que l´on réécoute et que l´on choisit ce que l´on garde, avant de continuer ou de terminer. |
| Quatrième dimension |
| Si vous aviez à définir votre musique, comment le feriez-vous? |
| C: C´est la question piège! C´est sans doute dommage de ne pas le savoir, mais c´est en même temps réjouissant! |
| D: Je crois que l´on peut dire que l´on veut créer une musique humaine. Créer quelque chose de nouveau n´est pas notre soucis particulier, ce qui nous importe de transmettre, ce sont des émotions, des sentiments que l´on éprouve. Des gens pensent après l´avoir écoutée que notre musique est d´avant-garde, mais ce n´est pas notre préoccupation. |
| C: Il n´y a pas forcément de terme approprié à ce genre de musique. Si l´on parle d´ethno on est d´emblée catalogué, pareil pour l´ambient. |
| D: J´aime bien l´expression de Jon Hassell Forth World Music même si cela fait référence à des choses passées. Il y a là l´idéed´un monde intermédiaire, de gens qui ont un esprit différent, d´une attirance pour les musiques traditionnelles et les cultures étrangères, comme pour la société industrielle qui est la nôtre en Occident, et qui englobe la technologie et les ordinateurs. Il y a ainsi l´idée de croisement et d´une quatrième dimension. |
| Comment expliquez-vous que les musiques alternatives soient si souvent agressives ou sinistres, et pourquoi avez-vous choisi une autre voie? |
| D: Beaucoup de musiciens alternatifs sont jeunes et ils expriment leur insatisfaction dans leur musique. Celle-ci joue alors un rôle de soupape et leur permet de sortir de leur quotidien et d´évacuer les énergies négatives. |
| C: Chacun s´exprime comme il veut, nous avons choisi une musique plus douce et plus rêveuse. Nous sommes plutôt optimistes et relativement équilibrés, et cela joue certainement. |
| Localisations irrationnelles et territoires imaginaires |
| Il est vrai que dans votre musique transparaît la recherche de territoires imaginaires et les reflets de rêves et de paysages remontés de l´inconscient. Pouvez-vous en parler? |
| C: Cela est sans doute beaucoup lié à notre intérêt pour l´étrange, le suspect. Nous sommes attirés par les cultures qui ont créé des choses qui n´ont pas de sens rationnel, celles qui ont laissé des temples et des statues qui sortent de l´ordinaires et qui mettent en communication avec une autre dimension. Un de nos rêve est par exemple la visite de l´Ile de Pâques, avec ses Moaïs disposés tout autour. Ou encore nous aimons beaucoup la série télévisée le Prisonnier, qui se déroule à Protmeiron au Pays de Galles, dans un endroit étrange, froid et venteux, que nous avons visité. Nous sommes tous les deux très curieux et attirés par le côté caché des choses. Cela se sent dans notre musique, et contribue également à l´optimiste dont je parlais tout à l´heure. |
| D: Il est très important pour nous d´inventer dans notre musique des situations que nous n´avons pas dans notre vie quotidienne. On rentre alors dans un autre univers et l´on crée des atmosphères qui correspondent à nos envies profondes. Nous essayons par exemple d´exprimer des fantasmes que le langage parlé n´arrive pas à traduire, et nous aimons toucher à des émotions liées au mystères. |
| On sent aussi chez vous un attrait pour des matériaux primitifs.... |
| C: Je suis très attiré par la pierre, qui est un matériau noble et pur, ce que tu sens quand tu la touches. Dès que je vois une pierre quelque part, elle m´attire et j´ai besoin de la toucher. Une grande statue me fascine totalement et je peux rester des heures devant. Elle te regarde comme si elle venait de l´au-delà. |
| Quelles sont les musiques “Ethno” qui vous influencent? |
| D: Nous apprécions beaucoup la musique de gamelan, la musique des tambours Taïko du Japon, certaines musiques arabes; surtout des musiques où il y a de la flûte. |
| Adjonction - pièce rapportée |
| Pouvez-vous imaginer adjoindre d´autres musiciens à votre duo, ou cela risquerait-il de rompre l´équilibre que vous avez trouvé? |
| C:J´ai une idée assez arrêtée sur la question, et je me refuse à intégrer un musicien externe à notre duo. Ou alors ce sera autre chose que Temps Perdu? |
| D: Pour moi c´est plus flou et pour le moment nous n´avons pas essayé. En fait cela dépend de la capacité de l´autre à s´adapter à notre style et de trouver quelque chose qui aille avec ce que nous faisons. |
| Concerts |
| Temps Perdu? existe t-il sur scène? |
| C: Oui épisodiquement, puisque nous avons donné deux concerts à Düsseldorf à deux années d´écart. Le premier était assez chaotique car nous n´avions aucune expérience. Mais la scène est quelque chose qui me passionne, j´aurais sans doute dû faire du théâtre...Je chante, je joue de la flûte et des synthés, et je fais cela de façon très spontanée. |
| D: Catherine aime bien communiquer avec les gens, elle regarde dans le public et cherche les contacts, et les gens réagissent. Moi je m´occupe plutôt du côté technique et je jongle avec les disquettes. Je fais les bruitages, les ambiances, les percussions et les mélodies. On travaille aussi parfois avec des bandes pré-enregistrées. |
| C´est assez rare de prendre ce genre de risque, de la part des gens qui font ce style de musique très axée sur le travail en studio. |
| D: Oui, c´est aussi la raison pour laquelle on travaille avec beaucoup de visuel. A deux sur scène, c´est assez délicat d´attirer l´attention des gens, et cela nous semble indispensable. Pour le second concert Catherine avait fait un décor de scène illustré de ses Moaïs. Il y avait des projections et des vidéos que j´avais montées moi-même. |
| Label et compilation |
| Pourquoi avez-vous créé votre propre label Timebase, est-ce pour être complètement maître de votre produit? |
| C: Nous aimons le langage direct, donc nous pensons utile de pouvoir converser et échanger des idées directement avec les musiciens, la presse, nos distributeurs, nos fournisseurs... De plus, nos contacts s´avèrent jusqu´à ce jour très agréables; donc pourquoi ne pas continuer... Et les quelques expériences négatives doivent permettre d´embellir un projet de ce type. Même si monter un label (un bien grand mot entre nous), demande beaucoup d´attention, de réflexion et de temps, cela nous permet en effet de nous concentrer sur un style de musique que l´on cherche à créer et à développer. Aucune contrainte ou presque ne nous est imposée, ce que nous jugeons indispensable pour ce genre de créativité et d´activités. |
| Passons à une autre de vos activités. Vous avez sorti une compilation intitulée Twilight Earth, pourquoi avez vous décidé de vous lancer dans cette entreprise, et comment vous y êtes-vous pris? Comment avez-vous fait vos choix, comment avez-vous établi les contacts, et quelle est l´idée directrice de cette compilation? |
| C: C´est un projet qui nous tenait à coeur et que nous avons pu réaliser. Lorsque nous établissons un lien d´amitié, cela a un sens très fort pour nous et cela correspond à une affinité très profonde. Il se trouve que ces liens se sont créés non pas par hasard, mais au travers de la musique. Nous avons donc demandé aux musiciens avec lesquels nous avons ces liens, de participer. Dans la quasi totalité des cas il n´y a pas eu de problèmes, même si cela a parfois été long. |
| D: Nous avons eu la chance que chaque musicien apporte un morceau qui aille bien avec celui des autres, et il n´y a pas eu vraiment de problème de compatibilité et d´homogénéité. Par contre le choix de l´ordre n´a pas été évident. |